Pascale Quivy

Pascale Quivy, membre de Coordination Sud et du CRID

Après l’adoption des « Objectifs de développement durables » (ODD) par les États membres de l’ONU réunis à New York lors du sommet du développement durable du 25 au 27 septembre, la prochaine étape de l’agenda du développement de l’après-2015 est de déterminer le système de suivi ainsi que les sources de financement de ces nouveaux objectifs.

Des sources de financement qui tardent à se débloquer. Pour Pascale Quivy, membre de l’ONG Coordination Sud et du Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID), « l’urgence est maintenant. On ne peut pas se permettre d’attendre cinq ans ».

Quelle est la position de Coordination Sud sur l’agenda post-2015 adopté lors du Sommet de du développement durable à New-York ?

Celle que nous avons depuis le début, c’est à dire depuis que nous suivons les trois ans du processus, dont nous nous réjouissons qu’il soit participatif et inclusif. Le fait que les ODD soient inclusifs, le fait qu’ils soient universels et le fait qu’ils soient aussi complets, qu’ils touchent à tous les champs de la lutte contre la pauvreté, contre les inégalités et pour la préservation de la planète est du côté de la société civile plutôt satisfaisant.

Maintenant, ce que nous attendons d’abord c’est la mise en œuvre de cet agenda post 2015. Dans la mise en œuvre il y a plusieurs choses, à la fois le fait de mettre en œuvre des indicateurs de suivi qui soient vraiment révélateurs, que l’on arrive bien à lutter contre les inégalités et qu’ils ne soient pas purement quantitatifs. Nous souhaitons aussi que ce soient des indicateurs qui ne soient pas laissés à l’opacité d’instituts statistiques et, de même que les ODD ont été élaborés de manière participative, qu’ils associent la société civile, sachant que nous avons jusqu’au mois de mars pour établir ces indicateurs. La mise en œuvre concerne également les moyens financiers et matériels. Nous serons très vigilants, à la fois sur le rôle des Etats, notamment sur l’aide public au développement. Mais si les besoin sont énormes et que tout ne peut pas être financé par l’aide publique au développement, il faut absolument que celle-ci atteigne enfin les 0,7% du RNB.
Et nous sommes très vigilants, aussi, car les besoins sont tellement énormes, en milliard de milliards et que les Etats ont les caisses un peu vides, avec une tendance assez répandue ces derniers temps à confier la mise en œuvre des ODD aux entreprises du secteur marchand, notamment multinationales. Ce qui nous semble parfois un peu dangereux. Il est normal que les entreprises contribuent au développement économique des pays, ce sont elles qui créent des richesses et des emplois. Mais certains secteurs, il nous semble, ne doivent pas être laissés au secteur marchand, notamment l’accès aux droits fondamentaux, l’éducation, la santé…

Nous avons un deuxième point de vigilance qui porte sur le fait que si nous devons soutenir le secteur privé, il faut que ce soit en priorité le secteur privé local qui soit soutenu.

Un troisième point important sur lequel la société civile se bat depuis longtemps est le fait de dire que, si l’on doit demander aux multinationales de contribuer à la réalisation des objectifs de développement durable, cela ne peut pas se faire sans un cadre légal et contraignant. C’est la raison pour laquelle nous réclamons que soient mises en place des normes en matière de responsabilité sociale et environnementale pour que l’action des multinationales n’ait pas d’impact négatif, ainsi qu’en matière fiscale. Pour le développement, notamment dans les pays du sud, les Etats doivent disposer de leurs propres ressources fiscales. Pour cela, lutter contre l’évasion fiscale des multinationales est une priorité.[/box]

A New-York, François Hollande a annoncé une augmentation de l’aide française au développement de 4 milliards d’euros en 2020. Certaines ONG jugent cette réponse peu concrète face à l’urgence du changement climatique. Partagez-vous cet avis ?

C’est bien d’annoncer quatre milliards de plus, mais ce qu’on peut souligner quand même, c’est que l’on parle d’après 2017. Le président Hollande peut bien s’engager, mais à cette date ce sera sans doute un autre président. Nous ne pouvons donc pas avoir de garanties sur cette augmentation de l’aide publique au développement qui est plutôt en baisse depuis les dernières années.

L’urgence est maintenant. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre cinq ans alors que c’est dès aujourd’hui qu’il faudrait mettre des moyens pour financer les ODD.

L’agenda passe d’un cadre de 8 objectifs à un cadre en comprenant 17. Sera-t-il nécessaire d’établir un ordre de priorité ?

C’est un risque, d’où l’importance de mettre en place un bon système de suivi à l’échelle de tous les pays du monde.

Ce sont 17 objectifs, mais ils sont fortement liés les uns aux autres, donc bien sûr on pourrait se dire « je vais tout miser sur l’éducation et puis ne rien sur la santé » par exemple. C’est une caricature, mais cela aurait été la même chose avant. Tous les objectifs, que ce soit les trois environnementaux, ceux qui tournent autour du social et du développement économique, sont tous forcément liés. Il y a un risque que les Etats aient tendance à laisser tomber un objectif comme celui qui concernant l’égalité homme-femme. Mais le fait que tous soient liés nous amène à plaider pour que le système des indicateurs le prenne en compte. Que, par exemple, un indicateur puisse être indicatif de trois ou quatre objectifs.

Il y a donc un risque et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains Etats, notamment la Grande-Bretagne, avaient plaidé pour réduire le nombre des ODD : quand on chasse trop de lièvre, on en attrape aucun.

Ces ODD sont imbriqués les uns par rapport aux autres et il y a des moyens de faire en sorte, que les actions qui seront mises en œuvre pour atteindre un objectif permettent d’en atteindre d’autres dans le même temps.

Les objectifs fixés n’ont pas de caractère obligatoire, quel sera le rôle de Coordination Sud dans le suivi de la mise en œuvre de ces ODD ?

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Coordination Sud – La coordination nationale des ONG françaises de solidarité internationale

Par le fait, dans un premier temps, d’être en relation avec nos gouvernements qui vont négocier au niveau de l’ONU pour la mise en place des indicateurs. Et après, de s’assurer de la mise en œuvre des ODD que dans le cadre du suivi qui sera réalisé annuellement, voire tous les trois ans avec le HLPS (High-level Political Forum on sustainable development).

Nous attendons que la société civile, pas seulement française mais de tous les pays, sera associée et pourra participer à ce suivi.

L’objectif 13 est consacré à la lutte contre les changements climatiques. Est-ce un signal fort quelques semaines avant la COP 21 ?

Oui, c’est lié. Mais j’ai l’impression qu’il y a déjà un engagement fort en vue de la COP 21 elle-même.

Au contraire, l’objectif 13 est peut-être un peu moins consistant car il renvoie à ce qui sera décidé, et qui sera pour le coup peut être plus contraignant, en décembre lors de la COP 21.

Toute cette mobilisation et cette importance donnée à la COP 21 a un peu éclipsé ce qui se passait au niveau des Nations unies sur les ODD.

Ce que nous voulons mettre en avant dans la COP21, c’est que le changement climatique ce n’est pas une question nationale, ce n’est pas qu’au niveau français. Il y a un grand nombre de questions de solidarité, de lutte contre la pauvreté, d’égalité, qui sont liées à la lutte contre le changement climatique et qui rejoignent les ODD.

Cet objectif aura-t-il pour effet d’encadrer les débats de la COP 21 ?

Je pense que ce qui va se passer à la COP 21 sera beaucoup plus précis. Il y aura des engagements pays par pays, ce qui n’est pas le cas dans les ODD.

Il faut noter que cet objectif constitue un socle pour aller plus loin dans le changement climatique Les questions environnementales sont dorénavant liées aux questions sociales, économiques, de paix, etc. Les ODD reconnaissent que nous devons lutter à la fois contre les inégalités et la pauvreté mais aussi prendre en compte le fait que les ressources de la planète sont limitées et qu’il faut les préserver.

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