Pierre-Jacquemot

Pierre-Jacquemot – Chercheur associé à l’IRIS

Lors du Sommet de New-York organisé du 25 au 27 septembre, la communauté internationale s’est réunie afin d’adopter le programme de développement durable mondial applicable jusqu’en 2030. Successeurs des « Objectifs du millénaire pour le développement » (OMD), les 17 « Objectifs de développement durables » (ODD) relèvent d’une « ambition colossale » pour Pierre Jacquemot, chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques).

D’ici 2030, il faut « transformer les vies tout en préservant la planète« . Telle est l’ambition des 17 ODD, déclinés en 169 cibles que les 193 Etats membres des Nations unies viennent solennellement de déclarer les 26 et 27 septembre à New York vouloir atteindre. Ces ODD prennent la relève des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) que, en 2000, les Nations unies s’étaient engagées à atteindre en 2015.

Quels furent les résultats des OMD ?

Les OMD reposaient sur la notion de trappe à pauvreté qui part de l’idée que si certains pays y sont tombés, ils ne peuvent s’en sortir sans un formidable apport d’aide, notamment dans les domaines sociaux essentiels. Les OMD présentaient l’avantage d’être simples dans leur énoncé. Des cibles à réaliser définis pour chaque objectif avaient été fixées pour l’année 2015. L’introduction de ces cibles quantifiées permettait l’évaluation régulière des performances, supposée ainsi être un stimulant pour les gouvernements.

Les résultats sont en apparence édifiants. Le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté est tombé de 1,9 milliard à 840 millions alors que la population mondiale est passée de 5,3 à 7 milliards d’habitants. Ils sont incontestables en matière, d’amélioration de la santé, de l’éducation, de l’alimentation et de l’accès aux services essentiels. Ils sont observés partout, mais il faut

surtout y voir l’impact des progrès réalisés en Asie de l’Est et en particulier en Chine. Beaucoup moins en Afrique subsaharienne. Dans les régions les plus pauvres, le taux de mortalité maternelle est quatorze fois plus élevé que dans les régions développées. 880 millions de personnes vivent dans des taudis. Près d’un milliard défèquent à l’air libre. Et les inégalités persistent partout dans le monde. Aux extrêmes sont apparues une classe de nouveaux riches dont le patrimoine s’accroît et des grands pauvres. Deux phénomènes se cumulent dans la période récente: la montée des inégalités de salaires et la montée du patrimoine financier et immobilier

Les OMD souffraient de certains défauts originels. Ils mettaient davantage l’accent sur les symptômes que sur les causes profondes. Ils ne faisaient pas la distinction entre ce qui est la « bonne » pratique et la « mauvaise ». Or tous les moyens ne sont pas légitimes : un gouvernement autoritaire peut réduire de moitié la pauvreté en privilégiant un groupe ethnique contre les autres mieux qu’un gouvernement qui tente de faire participer la population démocratiquement. Il leur a enfin été reproché de perpétuer le paternalisme traditionnel des relations d’assistance entre les pays du « Nord » et ceux du « Sud ».

L’ambition des ODD

A un horizon allant jusqu’à 2030, les 17 objectifs globaux dessinent chacun les composantes de base d’un nouveau développement universel. Pour faire simple disons qu’ils s’organisant dans 4 blocs : celui qui reprend les OMD (pauvreté, faim, éducation, genre), celui des objectifs relatifs à l’eau, l’assainissement et l’énergie, celui de la gestion durable des territoires et enfin celui de la gouvernance et des institutions.

S’ils sont atteints, les ODD conduiront à faire advenir une planète sans pauvreté, sans famine ni malnutrition, sans mort évitable des enfants de moins de cinq ans, sans VIH-Sida, tuberculose, paludisme et autres maladies tropicales négligées, sans discrimination de genre et de race. L’accès à l’eau potable sera universel et l’assainissement étendu, l’accès à la santé reproductive, à la couverture sanitaire, à l’électricité, au transport et à l’habitat seront aussi universels. Le travail des enfants et l’esclavage n’auront plus cours. Les pays les moins avancés seront deux fois plus industrialisés qu’aujourd’hui. Les inégalités seront atténues et dans tous les pays, le revenu des quatre premiers déciles de la population croîtra plus vite que la moyenne domestique. Les limites planétaires seront respectées, l’appauvrissement de la diversité biologique sera stoppé, la désertification et la surexploitation des terres recevront des solutions appropriées.

L’ambition des ODD est mobilisatrice mais elle n’a de vraisemblance et de portée que si à l’énoncé de chaque objectif sont associés des politiques pour y parvenir, des financements pour les supporter et des indicateurs pour en évaluer les résultats. Sans ces trois éléments, il est inapproprié de parler d’objectifs crédibles.

Quels besoins de financement ?

Les estimations des besoins financiers liés à l’agenda 2030, se chiffrent à 2 ou 3 trillions (milliers de milliards) de dollars. Pas moins. Les estimations varient amplement suivant les déterminants liés aux « transitions » (démographiques, épidémiologiques, urbaines…), aux grandes infrastructures, aux besoins en éducation, en santé, en protection sociale. D’autres déterminants sont peu aisément prévisibles comme les impacts du changement climatique, les potentialités d’application des innovations sociales et technologiques ou encore la soutenabilité financière des États face aux risques de résurgence de crises.

Au regard de ces besoins colossaux, l’épargne publique et privée mondiale tourne autour d’environ 20 trillions par an et le stock des actifs financiers à dix fois plus. Mécaniquement une réallocation d’une fraction de ces montants permettrait de couvrir une fraction des besoins estimés. Mais l’épargne ne s’oriente pas spontanément vers des projets de réduction de la pauvreté, d’accès aux soins ou d’atténuation du changement climatique, qui relèvent du temps long et dont le rendement social est élevé mais le rendement privé faible et incertain.

L’aide publique au développement (APD) qui n’atteint qu’environ 140 milliard de dollars, loin de l’engagement des pays de l’OCDE du 0,7% de leur revenu national augmentera peu en raison des contraintes fortes qui pèseront sur les finances publiques des donateurs entrés en phase de croissance faible. Le financement national devra inévitablement être prioritaire. Il supposera de renforcer les gouvernances budgétaires financières locales, de lutter contre les fuites de capitaux et de mobiliser les transferts des migrants.

Les instruments de marché et les investissements d’origine privée seront aussi appelés à jouer un rôle grandissant. Le partenariat public-privé (PPP) constitue une solution déjà bien expérimentée dans l’orientation des flux vers le financement et l’exploitation des services publics. Des fonds d’investissement s’engagent sur ce type de services : habitat, infrastructures, climat… L’engagement des entreprises dans la Responsabilité sociétale des entreprises ouvre également certaines perspectives. Des mécanismes incitatifs sont en place, comme ceux pour favoriser les investissements socialement responsables et les actions conduites par les banques au titre des Principes de l’Équateur. Enfin, les financements innovants offrent d’importants gisements. Ils sont nés du constat des limites des flux traditionnels de l’aide publique, notamment pour répondre aux défis du développement durable. Ils recouvrent deux catégories distinctes :

  1. les sources innovantes de financement (taxes de solidarité, enchères carbone, loteries, micro-dons) qui permettent de lever de nouvelles ressources pour le développement et
  2. les mécanismes innovants de financement qui permettent – par le biais de partenariats avec le secteur privé notamment – d’optimiser des ressources existantes en les redirigeant sur des investissements à impact sur le développement et/ou de les décupler par effet de levier (emprunt obligataire garanti, financement du risque pour la promotion de l’économie sociale et solidaire ou des investissements à fort impact environnemental, fonds GAVI en faveur de la vaccination, etc.).

Comme on le voit, la distinction sources publiques / sources privées qui constituait la référence de l’APD depuis cinquante ans va se révéler de moins en moins opérante.

Quels indicateurs de suivi et de résultats ?

Une révolution en matière de données doit donc être au cœur de la mise en œuvre du programme. Les cibles doivent être quantifiables afin de mesurer les résultats obtenus, ce qui suppose l’acquisition d’une nouvelle «connaissance statistique», partagée et uniformisée, demandant un effort important de tous les Etats pour améliorer leurs instruments et adopter des standards communs. La question des indicateurs est à l’agenda de l’année 2016. Il est probable que les Nations unies auront à jouer un rôle clé dans le suivi du cadre mondial de développement. Une révolution en matière de données doit être au cœur de la mise en œuvre du programme. Dans certains pays, même les données relatives aux OMD restent partielles, notamment dans les zones rurales.

Une usine à gaz ?

Avec 169 cibles, les ODD ne sont-ils pas un catalogue à la Prévert où aucun sujet n’a été oublié (diviser par deux le nombre de décès dans les accidents de la route…), où les objectifs trop vagues (combattre le crime organisé…) le disputent aux promesses hasardeuses (assurer 7 % de croissance par an dans les pays les moins avancés) et où nombre de cibles pour lesquelles une date d’échéance a été fixée paraissent inaccessibles dans les délais envisagés compte tenu des dynamiques actuelles. En 15 ans, l’élimination de la faim et de l’extrême pauvreté est-il possible ? Les ODD ne sont-ils pas une usine à gaz ? Une dilution des priorités ? D’aucuns s’interrogent : l’agenda 2030 est trop ambitieux pour pouvoir être efficacement mis en œuvre dans tous les pays. En réponse, le groupe de 77 pays du « Sud » (G77) n’a eu de cesse de réclamer qu’il doit rester en l’état dans la mesure où le processus suivi pour en arriver-là a été ouvert et transparent. Tout en escomptant que son assiette très large pourra mobiliser des financements aussi largement.

La principale objection aux ODD est peut-être ailleurs. La grande transformation espérée n’est pas appuyée par une claire analyse des raisons profondes qui sont à l’origine des inégalités qu’ils prétendent éliminer : le commerce inégal, la financiarisation échevelée, les pertes en biodiversité. Le caractère hyper volontariste des ODD est alors transparent. L’exercice relève d’unanimisme angélique (« un pacte universel qui nous rassemble tous »), de bon aloi au sein du système de Nations unies pourtant bien ébranlé. Derrière le discours sur les effets ambivalents de la mondialisation (avec d’un côté « son cortège de progrès extraordinaires » et de l’autre « ses injustices criantes et son attitude irresponsable envers l’environnement« ) et sur la « transformation » nécessaire porté par les ODD, il n’y a pas véritablement d’interrogation sur les mécanismes du modèle d’accumulation et de régulation dominant qui pourtant ont conduit les hommes à subir tant d’inégalités et la planète à supporter tant de risques systémiques.

Les ODD sont politiquement compatibles avec une mondialisation inégalitaire, sous réserve d’en corriger certains excès et certaines déviances.

Retrouvez le texte intégral sur le site de l’IRIS – 29/09/15
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