Education sexuelle des femmes : gage de croissance économique ?En octobre 2014, le prix Sakharov « pour la liberté de l’esprit » du Parlement européen était décerné au gynécologue congolais Denis Mukwege pour l’aide qu’il apporte aux femmes de son pays victimes de viols et de mutilations. Avec ce prix l’Union européenne a souhaité montrer qu’elle était bien consciente que la défense des droits des femmes, notamment en ce qui concerne leur intégrité sexuelle, est capitale.

À l’occasion de l’Année européenne pour le développement, l’Union européenne a choisi de mettre le développement des femmes et des filles à l’honneur et de consacrer le mois de mars à cette thématique. Car le rôle des femmes dans l’économie des pays en voie de développement a beau être déterminant, il est aussi et surtout beaucoup trop sous-estimé.

Année charnière, 2015 doit permettre de définir l’agenda international de développement qui succédera aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Un nouvel agenda qui entend prendre davantage en compte certaines questions comme la violence à l’égard des femmes ou encore les violations des droits des femmes et des filles à la santé sexuelle et procréative.

Quand la sexualité pose problème…

Les femmes vivant dans les pays en voie de développement ne sont pas uniquement confrontées à la violence : elles doivent faire face à de nombreux problèmes persistants liés à leur santé sexuelle tels que la maternité non désirée, les grossesses représentant un risque majeur pour la santé voire la vie de la mère, les mariages forcés, ou encore les infections sexuellement transmissibles (IST), dont le VIH, qui touche en premier lieu les femmes (en Afrique sub-saharienne, 60 % des personnes porteuses du VIH sont des femmes, ONUSIDA, 2008).

Ce sont là des fléaux qui frappent essentiellement les femmes et qui représentent un frein considérable à leur émancipation.

Depuis des siècles et dans toutes les sociétés, le viol reste une arme de guerre. Tous les pays en proie à des conflits armés commettent ce genre d’exaction : cela a été le cas en Bosnie dans les années 1990 (20 000 à 50 000 femmes violées), en Tchétchénie, au Rwanda (au moins 250 000 selon l’ONU) en République démocratique du Congo, en Lybie, en Côte d’Ivoire, en Syrie…

Les très jeunes filles ne sont pas épargnées : certains pays ont un taux de mariage d’enfants très élevé : 75 % au Niger, 66 % au Bangladesh, 63 % en Guinée etc. (OMS, 2013). De telles unions ont généralement des conséquences catastrophiques : violence conjugale, grossesses à risques et souvent mortelles pour des filles beaucoup trop jeunes pour avoir un enfant.

… et entrave l’économie des pays déjà touchés par la pauvreté

Toutes ces situations dramatiques auxquelles sont exposées les femmes des pays en voie de développement ont un impact sur l’économie même du pays.

Tout d’abord,  les IST sont le deuxième facteur de risque de maladies ou de décès dans les pays en développement les plus pauvres : le taux de contamination du VIH en 2011 était de 7,4 % en Afrique sub-saharienne, tandis qu’il s’élèvait à 0,3 % en Europe occidentale (UNDAIS). Or, on considère que la croissance économique d’un pays est liée à l’espérance de vie de ses habitants. De fait, pauvreté et VIH sont intrinsèquement liés.

Ensuite, les problèmes liés aux mariages forcés et par là-même aux grossesses non désirées freinent l’accès à l’éducation pour les femmes. Une femme enceinte va, dans la majorité des cas, se consacrer à ses obligations familiales et maternelles et ne pourra donc pas se consacrer à des études supérieures.

Par exemple, une étude sur la démographie et la santé en Ouganda réalisée en 2006 montre que le risque de ne pas achever des études secondaires est deux fois plus grand chez les garçons et les filles ougandais qui ont des rapports sexuels précoces que chez les adolescents n’ayant jamais eu de rapports sexuels. Ainsi, 10 % des garçons et 8 % des filles seulement achèvent leur scolarité secondaire en Ouganda.

Il ne faut effectivement pas oublier que l’éducation des filles participe au développement économique d’un pays : inciter les Une femme africaine et son enfantjeunes filles à étudier, c’est améliorer la croissance économique, augmenter les rendements agricoles et provoquer une plus grande productivité de la main-d’œuvre.

L’éducation des jeunes filles s’inscrit par ailleurs dans un système vertueux : les mères éduquées sont plus susceptibles de s’assurer que leurs enfants soient vaccinés et bénéficient d’une bonne nutrition, elles ont tendance à avoir une famille moins nombreuse, en meilleure santé et mieux éduquée.

Enfin, l’incapacité des femmes à maîtriser leur maternité conduit à une explosion démographique qui génère souvent pauvreté et fragilité économique, car les structures économiques du pays n’ont jamais le temps de s’adapter à la taille de la population en perpétuelle augmentation.

Responsabiliser et tranquilliser la sexualité

Face à ces problèmes qui sévissent dans les pays en voie de développement, une solution souvent sous-estimée, parfois mésestimée, même en Occident, s’impose : une éducation sexuelle améliorée et complète.

L’Union européenne se soucie particulièrement de la lutte contre le sida et en a fait une de ses préoccupations majeures. Elle fournit environ 55 % de l’aide publique et constitue ainsi le tout premier bailleur de fond au monde. A ce titre, l’UE contribue à l’augmentation du financement international consacré au sida depuis plusieurs années.

Le Parlement européen s’est de son côté exprimé à plusieurs reprises en faveur des investissements dans le domaine de la santé et du droit sexuels. Dans un rapport publié le 17 novembre 2014 sur l’Union et le cadre de développement mondial pour l’après-2015, le Parlement demande à l’UE de « faire de l’éradication de toutes les formes de violence, telles que (…) l’exploitation sexuelle et le harcèlement sexuel, et de toutes les pratiques néfastes, dont le mariage d’enfants, précoce ou arrangé et les mutilations génitales féminines, des priorités en matière de droits de l’homme dans le nouveau cadre de développement mondial« .

Le Parlement souligne également l’importance d’améliorer l’accès des filles à l’éducation et de supprimer les obstacles à l’apprentissage liés au sexe. Il insiste par ailleurs sur « la nécessité d’assurer l’accès universel à des services de santé tels que la planification familiale, y compris aux droits et aux services en matière de santé sexuelle et reproductive« .

L’enjeu d’une bonne éducation sexuelle est multiple : il s’agit d’émanciper les femmes autant que de préserver leur santé et contribuer ainsi au développement économique.
Des taux plus élevés de natalité chez les jeunes filles, d’avortement et d’infections sexuellement transmissibles (IST) ont tendance à être liées à une éducation sexuelle déficiente ou insuffisante.

Une éducation sexuelle peut en effet être lacunaire, et ne saurait être réduite à la distribution massive et aveugle de moyens de contraception sans aucune autre mesure d’accompagnemeEducation sexuellent : une étude menée en 2011 par le Fonds des Nations unies pour la population démontre que de telles méthodes sont très rarement efficaces.

Le principal axe abordé par les services de santé sexuelle et reproductive est la prévention.

Le chantier est immense, notamment sur la question des IST. Selon ONUSIDA, de nombreux jeunes de pays en voie de développement n’ont pas de connaissances précises et complètes sur la manière d’éviter l’exposition au VIH : tandis que plus de 70 % des jeunes garçons savent que le préservatif peut protéger contre l’infection à VIH, 55 % seulement des femmes citent le préservatif comme étant un moyen efficace de prévention du sida. L’importance de mieux informer les femmes sur les IST paraît indispensable.

Une éducation sexuelle appropriée permettra aussi aux femmes de bien appréhender les différents moyens de contraception dont elles peuvent disposer. Elles pourront alors prévenir, espacer et limiter leurs grossesses. En outre, la réduction du nombre de grossesses les exposera moins aux risques sanitaires liés à l’accouchement.
Surtout, maîtriser la maternité est un gage d’autonomie pour les femmes : elles pourront s’affranchir des contraintes liées à la fertilité, aux grossesses non désirées. Elles pourront sortir de cette position d’objet ou de propriété qui leur est souvent réservée ; elles ne seront plus réduites à un rôle strictement maternel et pourront s’échapper de la sphère familiale, ce qui leur facilitera l’accès, notamment, à la sphère scolaire ou professionnelle.

Enfin, une bonne éducation sexuelle prodiguée en amont permet aux femmes d’éviter des méthodes extrêmes telles que la politique de l’enfant unique ou encore les stérilisations massives (comme cela a pu être constaté en Inde, récemment encore), sans parler des avortements qui sont non seulement risqués, mais aussi très souvent condamnés par les sociétés dans lesquelles elles vivent.

Des défis à surmonter

Le principal obstacle à une éducation sexuelle se situe au sein même des populations concernées : la vie sexuelle et reproductive des femmes est encore très influencée par les codes culturels et religieux forts qui empêchent leur autonomisation ; de nombreuses barrières culturelles demeurent et vont à l’encontre de l’usage de ces outils contraceptifs et ce, malgré leur efficacité.

Il s’agit donc de trouver le moyen d’améliorer l’éducation sexuelle des jeunes filles et des femmes avec une grande sensibilité, de manière à respecter le contexte social, religieux et culturel des pays concernés.

Il est capital de surmonter les tabous : ce sont eux qui représentent le principal frein à une bonne santé sexuelle. Les tabous et inhibitions, poussés à l’extrême, produisent des jeunes filles qui n’ont aucune connaissance des IST, des moyens de contraception, d’hygiène et parfois même aucune notion de… consentement.

A titre d’exemple, le projet « Action » soutProjet "Action" en Indeenu par l’Union européenne et mené dans certaines régions très conservatrices de l’Inde s’attelle à ce problème de communication sur la sexualité : des conseillères âgées d’une vingtaine d’années enseignent à de jeunes Indiennes les principes d’une sexualité saine, épanouie et protégée qui ne constituera pas un obstacle pour leur avenir. Des informations que ces jeunes filles n’obtiennent pas au sein même de leur famille.

En outre, les participants au projet tentent de faire évoluer les politiques régionales et locales concernant l’autonomisation des femmes.

 

 

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